Biographie

« Ce qui se passe dans le monde me paraît plus dramatique, plus fort que le tableau qui pourrait sembler peut-être un peu vain […] mais c’est là ma façon d’être peintre et c’est la seule […]. Je peins tous les jours et pourtant je me demande si je ne pense pas autant à la vie et aux conditions de vie des individus qu’à la peinture. Je crois que les deux obsessions, obsession de la peinture et obsession de l’histoire contemporaine, se chevauchent chez moi totalement ».

Paul Rebeyrolle, 1984

Paul Rebeyrolle, atelier de Boudreville, juillet 1993.
© Gérard Rondeau

Extraits du film de Gérard Rondeau

Repères biographiques

1926/1936

Paul Rebeyrolle naît le 3 novembre 1926 à Eymoutiers, en Haute-Vienne.
En 1931, il est atteint du mal de Pott (tuberculose osseuse), qui nécessite une immobilisation totale. Emprisonné cinq ans dans une coquille de plâtre, il passe son temps à peindre et dessiner. Ses parents, Jean Rebeyrolle et Marie Ensergueix, sont instituteurs à Eymoutiers, ils se chargent de sa scolarité.
Libéré en 1936, après convalescence et plâtre de marche, Rebeyrolle découvre la nature, il fait ses classes par les chemins, les rivières, les forêts et les prés du Limousin.
La solitude est son quotidien. « Ainsi, dit-il, on apprend à observer davantage ».

1937/1944

Paul Rebeyrolle effectue ses études secondaires au lycée Gay-Lussac, à Limoges et passe son baccalauréat de philosophie. Il côtoie les émailleurs, dont il apprend le métier, l’un d’entre eux lui fait connaître le post-impressionnisme, le cubisme et surtout Picasso à travers des livres, rares en cette période d’occupation.
Rebeyrolle sait déjà depuis longtemps qu’il veut devenir peintre, dès le mois d’octobre 1944, il monte à Paris par le premier train de la libération, il a 18 ans.
De cette adolescence en Limousin, il gardera la passion de la nature, de la campagne et le sentiment violent que la conquête de la liberté constitue une nécessité absolue.

En famille, 1939.
© Jean Sapina, Eymoutiers.

1945/1946

Paul Rebeyrolle vit maintenant à Paris, il se consacre avec appétit à la découverte de la peinture à travers toutes les expositions. Les trois salles Picasso au Salon d’Automne lui font forte impression et Soutine, à la Galerie de France sera pour lui une révélation. « Je compris que Soutine était mon peintre » dira-t-il plus tard.
Il s’installe à La Ruche, cité d’artistes à Montparnasse, jusqu’en 1955, et devient l’un des chefs de file de son renouveau artistique. Il fréquente aussi les ateliers libres de la Grande Chaumière ; c’est là qu’il rencontre Madeleine Tellikdjian (Papou), elle y est modèle, quand elle ne pose pas pour Matisse.

1947/1949

Le Louvre rouvre ses portes, salle après salle. Rebeyrolle s’y rend le dimanche (parce que c’est gratuit !), il découvre les Vénitiens, Rubens, Rembrandt… Le choc est incommensurable…
Il rencontre Bernard Lorjou ; sur son invitation et aux côtés d’André Minaux, Bernard Buffet, Michel Thompson, Yvonne Mottet, Simone Dat (sa première femme), et Michel de Gallard, il participera au Manifeste de L’Homme-Témoin, qui défend un retour au réalisme pour rompre avec les tendances de la peinture abstraite.
Rebeyrolle peint Les Abattoirs de la Villette, destiné à orner les murs de la cantine.
Il participe au Salon des moins de 30 ans, au Salon de Mai, au Salon des Indépendants…

Les peintres du Second manifeste de l'Homme-Témoin, 1949.
De gauche à droite :
André Minaux, Paul Rebeyrolle, Bernard Lorjou, Bernard Buffet, Michel Thompson, Yvonne Mottet, Simone Dat, Michel de Gallard.
© Robert Randall pour Vogue.

1950

Il est Lauréat du Prix de la Jeune Peinture à la Galerie Drouant-David avec son tableau La Femme au gant (portrait de Simone Dat) ce qui provoque la démission d’une partie du jury et une controverse, non dénuée d’intentions politiques, dont la presse se fait l’écho. Cet incident est symptomatique de l’attitude de Rebeyrolle dans le monde artistique d’après-guerre. Rapidement considéré comme un leader de la jeune peinture figurative, il s’est toujours refusé à faire partie d’un courant ou d’une école.
Totalement rebelle à l’enseignement des écoles d’art quelles qu’elles soient, Rebeyrolle voyage, chaque fois qu’il le peut, pour visiter les musées étrangers.
Il travaille à l’atelier de Paris et à Eymoutiers où il fait de fréquents séjours.

1951

Première exposition personnelle à la Galerie Drouant-David et première monographie publiée aux Presses Littéraires de France.
L’attribution du prix Fénéon lui permet d’acheter une moto et de se rendre ainsi en Espagne pour y visiter Le Prado « … parce qu’aller voir le Prado, c’est pas rien dans la vie d’un peintre ! »

1953/1956

Motivé sans doute par le sentiment insupportable de l’intensification de la guerre froide et l’utilisation qui en est faite par la propagande, il adhère au Parti Communiste.
Il n’y restera pas longtemps. Il le quitte en 1956, suite à l’invasion de la Hongrie par l’URSS et à la position que le PC adopte à propos de la guerre d’Algérie. Cette rupture est symbolisée par un grand tableau qu’il intitule À bientôt j’espère.
Par ailleurs, ces années-là sont marquées par la double opposition qu’il manifeste envers la peinture abstraite et le réalisme socialiste.

1959

À 33 ans, Paul Rebeyrolle obtient le Premier Prix de la première Biennale de Paris avec un tableau monumental de 4,20 x 18 m, Planchemouton, commandé pour orner l’escalier du Palais des Beaux-Arts. Exposée à l’Espace depuis son ouverture, cette peinture porte le nom de la grange où elle fût réalisée et du ruisseau qui borde le musée.

1963

Le besoin vital de nature et de rivière s’impose, Rebeyrolle délaisse Paris et Montrouge, où il a son atelier depuis quelques années, et s’installe dans un moulin de l’Aube pour y travailler et y vivre avec Papou.

1964

Il expose à New-York une série de paysages, d’animaux et de nus à la Marlborough-Gerson Gallery.

1967

Il se marie avec Papou, le 27 avril à Montrouge. Première exposition à la galerie Maeght à Paris où il présente un ensemble de toiles dont la plupart ont pour thème Les Instruments du peintre. Ces toiles matérialisent avec plus d’audace et de maitrise l’évolution amorcée deux ans auparavant et dans lesquelles le rôle de la matière est encore accentué.
Invité à Cuba parmi cent artistes du Salon de mai, il participe à l’élaboration d’une œuvre murale collective de 55 m2. Il réalise également deux œuvres intitulées Le Sol de Cuba I et II, qui peuvent être considérées comme les premières de la série Guérilleros.

Les séries dans l'œuvre de Paul Rebeyrolle

Dans son atelier de Montrouge, 1961/62.
© Photos Cauvin.

1968

À partir de cette année, n’ayant rien renié de ses engagements en faveur de la liberté, Rebeyrolle commence un cycle de séries volontiers définies par le terme de “politiques”. Sa révolte s’inscrit dans sa peinture et devient un acte physique.

1970

L’artiste présente la série Coexistences, dans laquelle il traite de la guerre froide et de la coexistence pacifique en peignant des corps écrasés par deux blocs. Le catalogue est préfacé par Jean-Paul Sartre. Il commence également une série consacrée aux Nus, ainsi que des Sangliers qu’il exposera l’année suivante à la Fondation Maeght.

1973

Il expose la série Les Prisonniers à la Galerie Maeght à Paris, en représentant des chiens engrillagés. Le catalogue est préfacé par Michel Foucault.

1974

Paul Rebeyrolle réalise la série Faillite de la science bourgeoise. Emblème d’une science aliénée, une ampoule électrique éclaire faiblement des détritus. Collés sur la toile, des morceaux de plastiques, de ferrailles rouillées et calcinées, de grillages et de fils électriques, témoignent d’une civilisation en déclin où l’homme a perdu tout contact avec la nature. Il réalise 15 lithographies pour conte rouge pour paloma écrit par Serge Sautreau et André Velter.

Avec des étudiants, Galerie Maeght, 1973.
© Michel Nguyen.

1976

Paul Rebeyrolle achève la série Natures mortes et pouvoir, dénonciation et critique du pouvoir qui assassine, en représentant des têtes de moutons écorchées, des choux déracinés. Il illustre aussi le texte de Samir Amin Éloge du socialisme de 15 lithographies.

1977

Rebeyrolle commence une série de Grands paysages (sources, cascades et rochers) univers dans lequel il retrouve la permanence d’un thème qui lui est cher.

1978

Il s’installe à Boudreville en Côte d’Or.

1979

Première exposition rétrospective aux Galeries Nationales du Grand Palais à Paris, qui présente 80 toiles de 1968 à 1978, le commissariat de l’exposition est assuré par Michel Troche.

1980/1982

L’artiste reçoit le Grand Prix de la Ville de Paris. Il termine la série Les Évasions manquées qui comporte plus de 40 tableaux violents de prisonniers, suppliciés, suicidés : “vision furieuse, et lasse, de la torture, dans son effroyable dénudement…” (Jacques Dupin). Sur le même thème, il illustre l’album de sept poèmes de José Angel Valente, Desaparición, figuras avec 12 lithographies originales.

1984

Il commence la série On dit qu’ils ont la rage. L’emblème du chien réapparait, hurlant ou maltraité. Des personnages anonymes aussi sont enfermés, reclus et exclus, victimes sursitaires.

Les séries dans l'œuvre de Paul Rebeyrolle

1985

Dans le cadre du « 1% artistique », le Ministère des Finances lui commande un tableau destiné au nouveau bâtiment en construction à Bercy : Paul Rebeyrolle peint Le Pactole de 4 x 7 m.

1986

Rebeyrolle peint la série Germinal où les corps visqueux tentent de s’accoupler. Des œufs cassés, gobés, caressés jouent le rôle de la liqueur séminale.

1987

Rebeyrolle rend hommage à son ami résistant Georges Guingouin, figure indissociable de l’histoire de la Résistance et du Limousin, en peignant l’immense tableau Le Cyclope. L’œuvre est exposée de façon permanente à Eymoutiers. La même année, il traite de l’aveuglement des hommes de pouvoir avec la série Au Royaume des aveugles.

1989

Les Grandes têtes est une série de portraits gigantesques, des bustes grotesques, où la matière épaisse et dense accentue l’effet sculptural du sujet dans la toile. La série fait l’objet d’une exposition au Musée d’Art Moderne de Troyes.

Atelier de Boudreville, 1988, devant "Le Pactole".
© Gérard Rondeau.

1990/1993

Poursuivant un cycle de séries dans lesquelles il continue d’exprimer, avec une grande verve, la force d’un propos toujours engagé, il peint la série Les Panthéons qui tourne en dérision les hommes de pouvoir. Révolté par l’attitude du Pape face à l’épidémie de sida, il réalise la série Splendeur de la vérité, qui reprend le titre de l’encyclique de 1993, pour en dénoncer le cynisme.

1994

Une grande exposition “Puissance de la passion” lui est consacrée au Musée Courbet à Ornans. Il y dévoile sa nouvelle série À Propos de Courbet.
La galerie Larock-Granoff expose “Le Bestiaire”.

1995

Inauguration de L’Espace Paul Rebeyrolle à Eymoutiers, sa ville natale.

Les séries dans l'œuvre de Paul Rebeyrolle

Atelier de Boudreville, décembre 1994.
© Gérard Rondeau.

1997

Il commence la série Bacchus, dieu des plaisirs et de l’ivresse “parce qu’il faut du plaisir et de la vie dans ce monde qui tend de plus en plus à étouffer les gens”.

1998

Il installe sa sculpture monumentale Prométhée, en bronze et fonte d’aluminium, près de la centrale nucléaire de Chooz, dans les Ardennes, hommage à “La psychanalyse du feu” de Gaston Bachelard. À la demande de Papou il réalise un cénotaphe : La Fontaine de Jouvence; la sculpture en bronze est installée devant l’Espace.
Exposition au Musée Arthur Rimbaud à Charleville–Mézière.

1999

Contre l’économie et la finance qui tuent avec cynisme et volonté, il termine la grande série Le Monétarisme qui sera exposée à la Galerie Jeanne-Bucher.
Au cours d’un voyage vers l’Île Maurice, Paul Rebeyrolle fait un court séjour à Madagascar. Saisi par la lumière et les couleurs du pays, par la richesse d’âme de son peuple, en contraste avec une existence frugale, il en revient empli des émotions de cette rencontre nouvelle.

Les séries dans l'œuvre de Paul Rebeyrolle

Installation de "Prométhée" à Chooz, 1998.
© Gérard Rondeau.

2000

Rebeyrolle peint Madagascar, une série de tableaux aux couleurs vives et aux tonalités éclatantes, de grands formats imprégnés de l’atmosphère de cette terre et des marchés des quartiers pauvres d’Antananarivo, Antanety et Ambottibao.
À l’occasion du passage à l’an 2000, le journal Le Monde publie un numéro spécial “21 questions au XXIe siècle” où chaque article est illustré par une œuvre de Rebeyrolle.
Une grande rétrospective lui est consacrée à la Fondation Maeght à Saint-Paul de Vence.

2001

Alors que la série Madagascar est présentée à la FIAC par la galerie Jeanne-Bucher, Paul Rebeyrolle commence la série Clones où les corps se convulsent, se révulsent, s’entre-dévorent…

2002

Rebeyrolle installe ses sculptures monumentales devant l’Espace qui lui est consacré à Eymoutiers : Totem, une céramique aux deux faces ainsi que Adam et Ève, et Dieu créa la répression, “un bronze monumental jailli de la terre et du feu de la fonderie Bonvicini”. Le plâtre original d’Ève est exposé à l’intérieur. Le Sanglier en bronze – Collection Région Limousin – rejoindra le jardin de sculptures quelques temps après.

A l'Espace devant “Totem”, 2002.
© Gérard Rondeau.

2003/2004

Dénonçant les dérives de la science, il termine la série Clones avec des animaux improbables issus de croisements contre nature, et des créatures hallucinées qui s’auto-dévorent. Dix-neuf de ces toiles seront présentées à la Galerie Claude Bernard en février 2004.

2005

Paul Rebeyrolle peint ses trois tableaux ultimes, Les Néants. La dernière peinture est datée de février 2005. Alors que l’Espace doit fêter ses 10 ans avec une grande exposition consacrée à l’artiste, “Plongeons dans la peinture”, Paul Rebeyrolle meurt le 7 février dans sa maison de Boudreville, en Bourgogne, à l’âge de 78 ans.
Ses cendres ont été dispersées dans le ruisseau de Planchemouton le vendredi 11 février à l’Espace Paul Rebeyrolle, en présence de tous ses amis, de l’équipe des Pompiers d’Eymoutiers dont il était le parrain, et du Ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres.
En mars, l’espace d’art contemporain Fernet Branca, à Saint-Louis en Alsace, présente plus de 60 œuvres de Paul Rebeyrolle et rend ainsi hommage à l’artiste qui avait travaillé à l’élaboration de cette exposition.

Les séries dans l'œuvre de Paul Rebeyrolle

Atelier de Boudreville, mai 2001.
© Gérard Rondeau.