Gérard Rondeau

Gérard Rondeau

Dans l'intimité du monde

12 mars / 21 mai 2017




Gérard Rondeau
(Citation)

Je crois en la vertu du silence. C’est souvent la plus belle, la plus intense des communications entre deux êtres. Et je crois justement en la vertu des images que j’appellerai silencieuses : celles qui vous renvoient vers une interrogation, un doute, vers l’histoire des autres, vers le regard d’un semblable et vers votre propre regard. La photographie résume, et en même temps, elle ouvre vers un imaginaire. Elle est source d’ailleurs.

CATALOGUE DE L'EXPOSITION
DISPONIBLE À L'ESPACE BOUTIQUE

Jean-Paul Riopelle, 1992

Olivier Frébourg
In "J'avais posé le monde sur la table" - Gérard Rondeau - Éditions des Équateurs 2015

[…] À quoi reconnaît-on un artiste ? À son monde bien sûr qui ne ressemble à aucun autre, immédiatement identifiable, à la façon dont il impose son imaginaire dans une lutte aussi intense que celle de Jacob avec l’ange. J’ai toujours été sidéré par la force de création de Gérard Rondeau. Et pourtant il ne travaille qu’à contre-ciel, dans la légèreté, la discrétion même dans les villes en guerre comme Sarajevo. Physiquement, il ressemble à un grand oiseau, moralement il est un être audacieux, secret, lui qui révèle pourtant l’essence d’un paysage ou d’un portrait, la tragédie ou le cri d’une situation. Il photographie les écrivains en écrivain, les peintres en peintre, les pays en géographe. Il court vers tous les continents, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique. Il aime Tanger, le Bénin ou Reims (sa ville), l’électricité de New York, les bulles de Champagne. Il est toujours en effervescence, en mouvement, attrape ses sujets au vol, presque par effraction. Il glisse sur la vague. il se déplie, se déploie et au dernier moment, dans une étrange acrobatie qui n’appartient qu’à lui, montre l’évidence de la beauté.

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Est-il figuratif, surréaliste, abstrait ? Il traverse autant de métamorphoses que l’eau et ses reflets. Ses tableaux auraient pu accompagner Nadja de Breton ou L’Afrique fantôme de Leiris. Gérard Rondeau photographie comme un esprit à nos trousses. Et pourtant, il me semble que j’ai connu Gérard Rondeau entre le XXème et le XXIème siècle. Il habitait sur les bords de Marne une tour en léger déséquilibre. Les piles de livres y formaient des tours de Pise en papier. Non loin de la cheminée et du feu où se réchauffe les pénates, des souvenirs de voyages disposés selon une symbolique étudiée. Entre ici, voyageur éberlué ! Approche du grand feu. Au dehors, il neige. Regarde comme les silhouettes dansent sous l’œil gitan de Gérard Rondeau. Cendrars tend sa main amie à Daumal : « J’ai en moi-même ce qui me rend heureux et distant / Et que je porte et qui m’élève ».

Avenue du Maréchal Tito, Sarajevo.

Sarajevo, janvier 1994

Philippe Dagen
In "Shadows - Au bord de l'ombre" - Gérard Rondeau - Éditions des Équateurs 2015

[…] Rondeau ne montre pas des expositions, mais ce que c’est que voir. Ce peut-être, de façon exemplaire dans un musée comme ailleurs, dans la nature, quand le vol des oiseaux trouble le panorama quand le réglage est fait sur une branche plutôt que sur le motif pittoresque qui doit sans doute se trouver quelque part au centre, mais demeure invisible. On pourrait appeler cet art celui de l’image empêchée. Là où la plupart de ses confrères aspirent à l’évidence de la « bonne photo » qui fascine, séduit et peut gagner un prix, il se refuse à la faire et, dans celle qu’il fait, laisse entrevoir ce qu’aurait été l’image supposée réussie, l’image réputée parfaite, l’image conforme aux attentes. On dirait que, surgissant tel un spectre derrière Rondeau au moment où il devrait appuyer, un autre lui-même retient son bras ou détourne l’objectif. Ou, à l’inverse, lui conseille d’appuyer à l’instant où il semble établi que le résultat ne sera pas satisfaisant parce qu’il ne se passe rien de remarquable, parce que le motif est à moitié caché, parce qu’il n’y a pas assez de lumière, parce que l’espace est vide ou tout autre raison de ce genre. Sur le dos d’une femme nue assise sur un lit, Rondeau a écrit ces mots pris à Roger Gilbert-Lecomte : « Regarder à se crever les yeux, à éclater le crâne, avec les yeux de derrière les yeux, de derrière la tête, comme un aveugle avec un grand cri lumineux… » Les yeux de derrière les yeux : on ne peut pas mieux dire.